1949 : Pierre Clostermann visite le Musée de l’Air

Article Point de Vue Images du Monde (28 avril 1949)

Dans un hangar, où pourrissent les glorieuses reliques de l’Aéronautique


L’As des As, Pierre Clostermann évoque 40 ans d’aviation, de Louis Blériot… à Clostermann


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CI-GIT LE MUSEE DE L’AIR, le plus riche musée aéronautique du monde, où les glorieuses reliques de notre aviation dorment à l’abandon. Clostermann et M. Dollfus, l’aéronaute conservateur de ce cimetière, regardent, consternés, cet amas de ferrailles.
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AUX COMMANDES DU GAUDRON G-3. Clostermann s’écrie : « Quand je pense qu’Adrienne Bolland a passé la terrible Cordillère des Andes avec un zinc pareil. »
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CLOSTERMANN : « C’est sur cet engin là que j’ai pris mon baptême de l’air. J’avais alors 12 ans. Aujourd’hui les avions sont devenus de gros jouets dociles. »
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CLOSTERMANN A RETROUVE dans le fouillis de cet incroyable musée la maquette de « son zinc », un Spitfire fidèlement reproduit après six mois de travail.

C’est navrant ! une véritable tragédie !…

La voix, jeune, sympathique, claire – une voix qui semble faite pour pour prononcer le mot « ciel » – monte sous la verrière de l’immense hangar où s’enchevêtrent dans un affreux désordre des avions entiers, d’autres démontés, des nacelles d’osier au curieux dessin, et , suspendus au plafond, d’étranges cerfs-volants, tandis que, sur le sol, reposent quelque quatre cent moteurs mal protégés de la rouille.

C’est le hangar de Chalais-Meudon, où s’entassent ce qui furent les collections du Musée de l’air (le plus beau et le plus riche musée aéronautique du monde), chassé de ses locaux, pillé par les allemands et qui, depuis 1944, attend toujours un gîte.

L’homme qui a parlé, c’est Pierre Clostermann, l’as des as de la dernière guerre, celui qu’on a surnommé le premier chasseur de France. Il va de moteur en appareils, comme s’il retrouvait de vieux amis.

– A quinze ans, dit-il, j’étais un véritable dictionnaire de l’aviation. J’en sais beaucoup moins aujourd’hui.

Mais avant que M. Dollfus, le conservateur du musée (et l’aéronaute bien connu) ait pu lui donner la moindre indication, il a pu mettre un nom, un numéro d’ordre, une date sur chaque pièce.

– Un Wright ! s’écrie-t-il. C’est le vrai ?
– Naturellement ! répond M. Dollfus.

Nous le faisons rentoiler et réparer. Il nous a fallu bien du temps pour découvrir d’où venaient les chaines qu’il fallait absolument remplacer : Wright avait utilisé des chaines de moissonneuse ! Ceci ? C’est le moteur de l’Antoinette.

– Ah ! s’écrie Clostermann, il date de 1908. C’est avec ce moteur là que, deux ans plus tard, le comte de Lambert montait à 1.000 mètres ! Et là- bas, un Gaudron G-3. un avion de la guerre 1914-1918. Quand on pense que, dans un de ces avions, Adrienne Bolland a franchi la Cordillère des Andes en 1921 ! 

Tout ce qui reste de l’avion de Nungesser et Coli

En riant, il s’assied au poste de pilotage, remue les commandes, embrasse du regard l’entassement des avions-reliques.

– L’Oiseau-Canari ! murmure-t-il. Assolant, Lefèvre, Lotti ! Trois hommes – et un passager clandestin – pour traverser l’Atlantique, des Etats-Unis à l’Espagne, dans ce vieil avion jaune !

Les toiles du Point d’Interrogation qui pendent, déchiquetées par le temps, l’émeuvent moins que ce souvenir poignant : le train d’atterrissage de Nungesser et Coli, largué après leur départ et retrouvé dans un champ : tout ce qui reste de l’Oiseau blanc qui tenta une traversée de l’Atlantique nord en 1927, quinze jours avant que Lindbergh le franchisse dans l’autre sens.

Une petite maquette : le Lieutenant-de-Vaisseau-Paris. C’est dans cet hydravion géant que Pierre Clostermann a pris son baptême de l’air à douze ans.

– Nous espérons obtenir un Yak du groupe Normandie-Niemen, déclare M. Dollfus. Mais vous allez voir maintenant quelque chose qui va vous intéresser : les maquettes que je vais refaire au 1/10e, exactement semblables aux avions.

Et, des caisses enfouies dans les caves du ministère, sortent de petites merveilles de précision. Clostermann pousse une exclamation, s’agenouille devant une caisse ouverte :

– Mais c’est mon Spitfire !Il touche a petite maquette avec des doigts légers, respectueux, admire la perfection des détails, critique un filet de peinture qui n’est pas tout à fait aussi jaune que sur l’original, explique en détail les caractéristiques de l’appareil et murmure comme pour lui-même :

– L’avantage du monoplace, c’est qu’on peut y crever de peur sans que personne ne s’en aperçoive…

Ce musée symbolise l’état de l’aviation française 

Et, remarquant une autre maquette :

– Le Vieux Charles ! L’avion de Guynemer ! J’ai passé des heures aux Invalides à le regarder quand j’étais enfant. Vous savez, ajoute-t-il avec un sourire, ce n’est pas à cause de lui que mon « Spit » s’appelait le Grand Charles : je n’avais même pas pensé au rapprochement… Vous avez là trente ans de progrès : le Spad de la guerre 1914-1918, avec son moteur Hispano de 180 CV, le Spitfire de la guerre 1939-1945 et son Rolls-Royce de 1800 CV…

– Quand on pense qu’il suffirait de 100 millions pour refaire ce musée, il est effroyable de penser qu’on laisse pourir ces merveilles qui représentent quarante ans d’efforts, quarante ans d’aviation ! C’est exactement la situation de l’aviation française qui, au moment où elle commence à remonter la pente, à fabriquer des avions de classe internationale, est mise en danger de mort sous de vagues prétextes économiques ! Car, ne vous y trompez pas : le peuple qui a donné naissance à l’aviation, qui a construit le Blériot, l’Antoinette, le G-3, le Spad, est capable de faire aussi bien que le Vampyr…



Reportage par Lucile Augeron et Vincent Verdu

Le Hangar Y :  histoire d’une réhabilitation

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Façade arrière du Hangar Y © Pierre Henri Muller
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Hangar Y : état actuel

 

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La Galerie des Machines – Exposition Universelle (1878)
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Essais d’aérostation dans le Hangar Y
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9 août 1884 : vol du premier ballon dirigeable : « La France » au-dessus de la forêt de Meudon

Le 30 octobre 2018, la Préfecture et la DDFiP des Hauts-de-Seine ainsi que la DRAC d’Ile-de-France, ont autorisé le groupe Culture & Patrimoine a reprendre sous la forme d’un bail emphytéotique le hangar Y de Meudon.

Nous saluons cet effort de sauvegarde car ce patrimoine industriel d’Ile de France – protégé au titre des monuments historiques depuis l’an 2000, a une histoire multiple allant des expositions universelles à celles de l’Aéronautique et de la Peinture.

Pour sa première version, le bâtiment naquit durant l’exposition Universelle de 1878. De ces grandes construction métalliques du XIXe siècle, il ne reste plus aujourd’hui en France que la Tour Eiffel et la Galerie des Machines de Henri de Dion.

Cette dernière, construite sur le Champ de Mars, était destinée à présenter le matériel agricole. Contrairement à la Tour Eiffel, la galerie des Machines fut intégralement désossée et les charpentes métalliques qui la constituaient, réutilisées en plusieurs endroit – dont les deux ensembles les plus emblématiques sont le Gymnase Jean Jaurès à Paris et le Hangar Y à Meudon. Pourquoi un nom si mystérieux ? Tout simplement parce que les cartes anciennes de Meudon l’avaient annoté « Y ».

En 1884, l’Etablissement Central de l’Aerostation Militaire s’y installe pour construire le premier ballon dirigeable : La France. Construit par Charles Renard et Arthur Constantin Krebs, le vol du premier aérostat entièrement contrôlable fut effectué le 9 août 1884 au-dessus de la forêt de Meudon et de Villacoublay.

Le Hangar Y deviendra dès 1921 le premier Musée de l’Air – dont l’héritier actuel est celui du Bourget, et ce jusqu’en à 1977.

L’histoire de l’art retiendra qu’en 1964 le peintre Marc Chagall l’utilisa comme atelier pour la réalisation du plafond de l’Opéra Garnier.

En désaffection depuis de nombreuses années, le Hangar Y nécessitait une réhabilitation rapide confiée au groupe Culture & Patrimoine. Un musée permanent de l’histoire de l’Aérostation y sera installé, ainsi qu’un espace de spectacle pouvant être transformé en salles de conférence ou en parcours de visite dédié aux technologies de l’innovation (météorologie, astronomie, pratique sportive) La livraison du projet est prévue pour 2020.


 

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Projet de réhabilitation du Hangar Y – © Culture & Patrimoine